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19

Sorcerer

sur Classiques Cinéma
Les plus
  • Walon Greene à l'écriture
  • William Friedkin à son apogée
  • D'une puissance saisissante
  • Interprétation magistrale
  • La B.O de Tangerine Dream
Les moins
  • Je n'en trouve pas...
Niveau
133
Sorcerer en Blu-Ray
19.99 € @ Fnac
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Avis :

Synopsis : Trois hommes doivent quitter leur pays pour des motifs divers.
Kassem, un terroriste arabe, est recherché par la police israélienne après avoir fait sauter une banque en plein Jérusalem. Victor Manzon, un agent de change français, doit quitter Paris après une vaste fraude fiscale synonyme d’emprisonnement. Jackie Scanlon, chauffeur d’un groupe de malfrats, est poursuivi par la mafia irlandaise après le vol des collectes/recettes d’une église du New Jersey…
Les trois hommes se trouvent exilés au fin fond de l’Amérique du Sud, dans un bidonville infâme, où ils survivent au jour le jour en travaillant pour une raffinerie de pétrole.
Suite à l’explosion d’un puits d’or noir, dont seule une énorme charge d’explosifs permettra d’éteindre l’incendie, ils trouvent une occasion inespérée de gagner rapidement la somme d’argent leur permettant d’échapper à cet enfer terrestre en transportant au volant de deux camions des caisses de nitroglycérine (un liquide susceptible d’exploser au moindre choc) sur un périple de plus de trois cents kilomètres à travers la jungle.
Les trois hommes sont rejoints par un quatrième, Nilo, un mystérieux tueur à gages mexicain. Ces quatre individus à la dérive, aux nationalités différentes et issus des quatre coins de la planète, devront trouver un moyen de travailler ensemble ou bien disparaître à tout jamais dans ce voyage au coeur des ténèbres…

 

Avis Sorcerer : Le chef-d’oeuvre de William Friedkin

 

 

Nous sommes en 1976, grâce aux triomphes successifs de French Connection et de L’Exorciste, William Friedkin est le metteur en scène le plus en vue du Nouvel Hollywood. Il a la belle vie et en profite, cela fait même maintenant quatre ans qu’il n’a plus fait de films. Vingt ans auparavant, durant son adolescence, il fait la découverte d’un classique français : Le Salaire de la peur, roman de Georges Arnaud brillamment adapté par Henri-Georges Clouzot, un maître du suspense.

Friedkin, profondément marqué, trouve l’histoire du roman toujours aussi intéressante à exploiter (quatre hommes désespérés convoyant deux énormes camions remplis de nitroglycérine pour éteindre un puits de pétrole en feu). C’est pourquoi il s’acquiert des droits d’adaptation pour créer un scénario original, en changeant les personnages et les péripéties du film de Clouzot plutôt que d’en faire un remake. Le seul point commun étant que les personnages seraient toujours des hommes brisés qui ne partagent que leur volonté de survivre face à un destin auquel on ne peut échapper…

Le scénario de Sorcerer est confié à Walon Green,qui avait déjà signé quelques années plus tôt celui de La Horde sauvage de Sam Peckinpah (une référence du western, novatrice, sans concession et sanguinaire). En quatre mois de travail acharné l’écriture de l’histoire du film de Friedkin est définitivement bouclée.

 

Avis Sorcerer : Un tournage chaotique sans précédent

 

 

Le tournage dure environ un an et prend place sur cinq pays différents : le Mexique, Israël, la France, les Etats-Unis et pour finir la République Dominicaine. Fait rare, le film nécessite le cofinancement de deux studios, Universal et Paramount. Paramount est la propriété de Charles Bluhdorn, un riche homme d’affaires qui est également à la tête du conglomérat d’entreprises américaines Gulf & Western. Friedkin souhaite tourner principalement en Equateur mais Bluhdorn propose la République Dominicaine. Ce choix n’est pas dû au hasard : la Gulf & Western concentre la majeure partie de ses activités sur cette île, en est le premier employeur privé et y fait par conséquent la pluie et le beau temps…

Le réalisateur trouve là le moyen idéal de décrire la réalité de l’Amérique du Sud à l’époque de la présence des investisseurs étrangers, qui exploitent et maintiennent dans la pauvreté les dominicains, aidés par un gouvernement complètement soumis et corrompu. Friedkin, en bon provocateur, fait même afficher une photo de Bluhdorn dans le bureau de la compagnie pétrolière détenant le pays imaginaire dans lequel se déroule Sorcerer.

Le tournage (exclusivement en décors naturels et dont une grande partie se déroule en pleine jungle) devient vite apocalyptique et les membres de l’équipe du film tombent très rapidement malades, victimes d’intoxications alimentaires, de gangrène ou de malaria… La moitié d’entre-eux se retrouve à l’hôpital ou doit être rapatriée aux Etats-Unis, certains décident même de démissionner. La réalisation d’une des scènes emblématiques du film, à savoir le passage des deux camions sur un pont de lianes au-dessus d’une rivière déchaînée, se voit interrompue par l’assèchement de cette dernière. Un phénomène jamais vu d’après les ingénieurs de l’armée envoyés sur place. Le pont, spécialement construit pour l’occasion, avait nécessité trois mois de travail acharné de la part de la production, pour un coût d’environ un million de dollars.

Le cinéaste avait décidé de tourner cette scène de la traversée du pont au Mexique. En arrivant sur place il voit les habitants quitter leur village avec des sacs et des valises… Il demande à son guide local « Que se passe-t-il ?. Tout le monde part en vacances ?. ». Non, une partie de la population a tout simplement décidé de déserter les lieux par superstition quand elle a appris que le réalisateur de L’Exorciste venait travailler sur place…

Toujours au Mexique : sur ordre d’un agent fédéral infiltré au sein de l’équipe, Friedkin doit se séparer du jour au lendemain d’une petite dizaine de ses techniciens, accusés de consommer des drogues et contraints de retourner illico presto aux Etats-Unis sous peine d’être arrêtés sans ménagement.

L’accumulation d’imprévus et de coups de théâtre endurés par le réalisateur participe à la légende du film qui, contrairement à Apocalypse Now de Coppola, ne sera même pas récompensé d’un succès en salles : mal distribué, massacré par certains critiques et victime du plus mauvais des timing avec la sortie du premier Star Wars une semaine avant… Le film de Friedkin est jugé beaucoup trop sombre pour un public ayant fait un triomphe à La Guerre des étoiles. Certains cinémas ne gardent Sorcerer à l’affiche qu’une semaine avant de reprogrammer le film de George Lucas.

 

Avis Sorcerer : Un réalisme quasi documentaire pour un voyage au bout de l’enfer

 

 

Nous ne sommes même pas encore arrivés dans cette dictature du bout du monde que le style de Friedkin fait déjà des merveilles… Et ce dès le prologue, nécessaire à la caractérisation de nos futurs convoyeurs : quatre individus issus de quatre pays différents, avec une scène pour chacun en guise de présentation et d’entrée en matière. Le réalisateur met le paquet, à juste titre, car si le film démarrait directement dans la jungle, avec des personnages dont on ignorerait tout, je ne crois pas que l’on accrocherait immédiatement.

Cette quadruple introduction (notamment l’attentat de Jérusalem et la poursuite qui fait suite au braquage du New Jersey) vient nous rappeler que le cinéaste est passé par l’école de la télévision et du documentaire et que le réalisme est pour lui un impératif qu’il faut sans cesse respecter. La mise en scène est d’une précision chirurgicale quand il s’agit de cadrer. Bien nerveuse quand il le faut avec un brillant et novateur usage de la caméra portée à l’épaule, qui pose les bases d’une nouvelle façon de filmer que d’autres cinéastes ne cesseront de vouloir s’approprier…

Comme tous les meilleurs films de Friedkin, Sorcerer prend le temps d’installer une atmosphère qui peu à peu finira par devenir complètement anxiogène et irrespirable. L’immersion est totale une fois arrivé dans ce bidonville d’Amérique du Sud dans lequel nos fugitifs ont trouvé refuge. On a vraiment l’impression d’être avec eux dans cet enfer terrestre vicié de corruption et de misère sociale… Les conditions de vie y sont insupportables et horribles et l’environnement extérieur parfaitement crédible : des taudis/dortoirs insalubres faits de vieilles tôles qui tiennent on ne sait comment dans la boue et dans lesquels s’entassent les employés de la compagnie pétrolière, des carcasses de viande portées sur les épaules en pleine rue, les mouches, moustiques, crabes et autres bestioles répugnantes qui viennent se mélanger à la sueur crasse…

On ne peut qu’avoir de l’empathie pour nos anti-héros, notamment devant la justesse avec laquelle est filmée la pénibilité et la dangerosité de leur travail, à cause duquel ils frôlent la mort plus d’une fois… S’enfuir de cet enfer devient alors une obsession mais le prix à payer est pour l’instant hors de portée, d’autant plus que la police locale corrompue rackette chacun d’entre eux. Suite à un « incendie » sur un des puits de pétrole,  une opportunité leur est offerte : convoyer de la nitroglycérine dans deux camions mastodontes à travers plusieurs centaines de kilomètres de jungle inhospitalière. La grosse prime d’argent qui leur est promise en cas de succès équivaut à une porte de sortie. Pour ces individus que tout ou presque oppose le choix est désormais très simple : soit ils trouvent un moyen de travailler ensemble et de mener à bien cette mission suicide, soit ils explosent et périssent.

La deuxième partie du film est donc entièrement consacrée au convoyage de cet explosif qui peut les réduire en bouillie à la moindre secousse violente. Friedkin nous présente les deux camions comme s’ils s’agissaient de deux monstres d’acier, il les décore de manière ésotérique et leur peint chacun un nom : Lazaro et Sorcerer, en hommage à un album de l’artiste de jazz Miles Davis dont il est fan. Ce plan, filmé de nuit sous une pluie battante, qui montre un des deux camions allumer ses feux les uns après les autres telle une créature monstrueuse qui sort de son sommeil est magnifique et très puissant. Avec toujours ce sens du détail hallucinant et cher au réalisateur : le flacon d’eau posé sur le tableau de bord pour jauger l’équilibre de la cargaison, du sable en quantité pour maintenir les caisses d’explosif à l’arrière des camions…

Friedkin génère au fur et à mesure de l’avancée du récit un chaos et une tension qui deviendront insoutenables et pousseront l’équipage jusqu’à leurs derniers retranchements. La mise en scène suinte le gasoil et la chaleur tropicale. L’ambiance, stressante et étouffante, est réellement palpable. Les scènes de bravoures anthologiques se succèdent sans le moindre temps mort jusqu’à atteindre leur apogée avec cette fameuse traversée du pont suspendu en pleine tempête. LA scène du film, du cinéma comme on n’en fait plus et dont seul Friedkin a le secret. Une démonstration de force de son talent qui récompense littéralement le spectateur. D’une durée d’environ douze minutes et filmée depuis une multitude d’angles différents (caméra au ras du sol lors de la descente des camions vers le pont par exemple); elle est de ces scènes qui marquent à vie…

Tout ce que l’on voit à l’écran, les acteurs ont dû le faire : pas de trucage optique ni d’images de synthèse, ces procédés n’existaient pas à l’époque… Pas non plus de doublage par des cascadeurs, les comédiens manoeuvraient eux-mêmes les monstres de tôle et d’acier. Le tournage de cette scène, difficile et dangereux, recommence sans cesse plan par plan, sous différents angles pour chaque camion, et dure jusqu’à ce que Friedkin obtienne ce qu’il avait en tête… Les camions tombaient dans l’eau, il fallait les ressortir à l’aide d’une grue et recommencer. Trois mois de tournage et trois millions de dollars rien que pour cette scène de douze minutes.

 

Avis Sorcerer : Formellement splendide et interprété avec talent

 

 

William Friedkin embauche un premier directeur de la photographie, Dick Bush, après avoir été séduit par son travail sur le film Tommy. Si ce dernier maîtrise bien les plans filmés dans les villes de Veracruz, Jerusalem, Paris et New York, ce n’est en revanche nullement le cas avec les séquences tournées en basse luminosité dans la jungle d’Amérique du Sud. De ce fait, Friedkin prend la décision de s’en séparer et de le remplacer par John M. Stephens, jugé beaucoup plus convaincant. La lumière naturelle est très changeante dans un environnement comme la jungle, ce que le réalisateur n’avait pas anticipé et qui explique selon-lui pourquoi le tournage s’est tant éternisé…

Friedkin veut en effet garder l’unité lumineuse de ses scènes et doit donc attendre patiemment que la lumière souhaitée revienne : si la séquence de la traversée du pont demande trois mois de tournage c’est (en dehors de son extrême dangerosité) parce qu’elle ne peut être filmée que le matin, entre sept heures et onze heures, pour retrouver la lumière grisâtre avec laquelle son tournage a débuté; plus tard il y aurait trop de soleil… Si Sorcerer est entré dans la légende cinématographique, c’est en partie grâce à l’impressionnant travail sur la photographie qui se joue constamment des obligations climatiques.

Le réalisateur confie la composition de la bande originale du film au groupe allemand Tangerine Dream. Alors que le tournage n’a pas encore débuté, le groupe compose la musique en se servant uniquement du script fourni par Friedkin. Ce dernier est immédiatement séduit par ce son électronique puissant et hypnotique et estime qu’il peut coller parfaitement aux images de son long métrage… Michael Mann fera également appel à Tangerine Dream quelques années plus tard pour son film The Keep (La Forteresse Noire).

Au niveau du casting on ne trouve que des pointures encore peu connues à l’époque mais sélectionnées avec soin : Roy Scheider, révélé par French Connection et porté par le succès de son rôle du Chef de police Martin Brody dans Jaws (Les Dents de la mer). Francisco Rabal, acteur espagnol que souhaitait à l’origine Friedkin pour le rôle de Charnier dans French Connection (ne parlant pas un mot d’anglais il ne pouvait donner la réplique à Gene Hackman). Amadou, acteur maroco-français repéré dans La Vie, l’Amour, la Mort de Claude Lelouch et le français Bruno Cremer, acteur très subtil avec qui Friedkin avoue encore aujourd’hui avoir adoré travailler mais qui est injustement sous-estimé en France pour avoir fait beaucoup de télévision à la fin de sa carrière avec le rôle du Commissaire Maigret tenu pendant plus de dix ans…

Sorcerer à l’époque représente l’aventure ultime pour ces acteurs; pas tout à fait un casting de stars de premier plan mais un choix sans aucun doute idéal et très judicieux compte-tenu du fait qu’ils doivent tous donner de leur personne et se mettre en danger aussi bien physiquement que mentalement.

 

Avis Sorcerer : Conclusion

 

Tant de choses à dire sur ce film hors-norme que je considère personnellement comme un des plus grands de William Friedkin ainsi que de l’histoire du cinéma…

Le visionnage en salles ou support physique dans des conditions optimales était très difficile à cause d’un conflit juridique long de plus de vingt-cinq ans entre les studios Universal, Paramount et le réalisateur. Après une longue bataille, Friedkin récupère les droits de son oeuvre et entame lui-même au cours de l’année 2013 la restauration à l’aide des négatifs originaux soigneusement conservés.

Sorcerer revient littéralement d’outre-tombe avec un transfert Blu-Ray époustouflant et respectueux du matériel original. Il sera très difficile de faire mieux, le film ayant été numérisé en 4K sous l’égide du maître lui-même et du programme de restauration de la Warner Bros.

Les conditions sont donc parfaitement réunies pour découvrir ou redécouvrir cette oeuvre d’une puissance rare qui n’a pas pris une ride et qui bénéficie enfin aujourd’hui de toute la reconnaissance qu’elle mérite. Un voyage au coeur des ténèbres dont on ne ressort pas indemne.

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