En 1993, pendant que les salles d’arcade résonnent encore des hadokens et des uppercuts pixelisés, SEGA lâche une borne qui ne ressemble à rien de connu. Virtua Fighter débarque sans sprites dessinés à la main, sans effets tape-à-l’œil, mais avec une promesse presque arrogante pour l’époque : proposer un jeu de combat en vraie 3D, basé sur la technique, la lecture de l’adversaire et une rigueur presque martiale. Trente ans plus tard, la série est toujours citée avec respect, parfois avec admiration, mais rarement avec l’enthousiasme populaire réservé à Street Fighter ou Tekken. Et c’est précisément ce paradoxe qui mérite qu’on s’y attarde, manette imaginaire en main, souvenirs d’arcade dans un coin de la tête, et un certain amour pour les pionniers un peu oubliés.
Aux origines de Virtua Fighter : un choc technologique autant que culturel
Quand Virtua Fighter sort en arcade, le jeu de combat est déjà un genre solidement installé. Street Fighter II a défini les règles, popularisé le versus fighting et imposé une grammaire encore utilisée aujourd’hui. Les affrontements sont en 2D, lisibles, spectaculaires, et soutenus par un charisme visuel immédiatement accrocheur. Dans ce contexte, Virtua Fighter arrive comme un ovni polygonal, presque austère.
Le jeu repose sur un principe simple en apparence : trois boutons seulement, pour frapper, parer et projeter. Pas de jauges de super coups, pas d’effets pyrotechniques, pas de personnages caricaturaux aux pouvoirs surnaturels. À la place, un système de combat inspiré des arts martiaux réels, avec des distances, des placements, des timings précis. Le genre, ici, est clairement identifié : un jeu de combat 3D technique, à une époque où le simple concept de personnages en trois dimensions jouables reste une curiosité technologique.
Ses rivaux directs ne sont pas encore nombreux. Street Fighter domine la scène 2D, pendant que d’autres licences cherchent leur voie. Virtua Fighter n’essaie pas de faire mieux sur le terrain du spectacle, mais de changer la perspective même du combat, en introduisant la profondeur, les déplacements latéraux et une approche plus réaliste. Un pari audacieux, mais aussi risqué, car il demande au joueur de désapprendre certains réflexes acquis dans les jeux 2D.
Un gameplay exigeant, signature et parfois barrière invisible
Ce qui distingue fondamentalement Virtua Fighter, c’est son gameplay d’une exigence rare. Chaque personnage dispose d’un nombre conséquent de coups, souvent liés à des manipulations précises, et surtout à des situations bien définies. Ici, pas question d’enchaîner les attaques au hasard : la lecture de l’adversaire est centrale, tout comme la gestion des frames, même si le terme ne sera popularisé que plus tard.
La 3D n’est pas un gadget visuel, mais une dimension stratégique à part entière. Les déplacements latéraux permettent d’esquiver certaines attaques, de créer des ouvertures, ou au contraire de se retrouver hors position et vulnérable. Cette profondeur donne au jeu une dimension presque pédagogique, où chaque défaite enseigne quelque chose… à condition d’accepter d’apprendre.
Mais cette richesse a un prix. Là où Street Fighter séduit rapidement par son accessibilité et son impact visuel, Virtua Fighter peut sembler froid, rigide, voire intimidant. Les personnages n’expriment pas la flamboyance d’un Ryu ou d’un Ken, mais une sobriété presque clinique. Pour beaucoup de joueurs, surtout en arcade, l’accroche est moins immédiate. On admire la prouesse, mais on ne reste pas toujours.
C’est pourtant cette identité forte qui fait de Virtua Fighter une référence absolue pour les puristes, un jeu souvent cité comme l’un des plus équilibrés et cohérents du genre. Un titre qui ne cherche jamais à flatter, mais à récompenser l’investissement.
Tekken, nouveaux challengers et les vents contraires pour SEGA
La comparaison avec Tekken est inévitable. Les deux séries partagent une base commune : le combat en 3D, les arts martiaux, et une sortie en arcade à un an d’intervalle. Mais là où Virtua Fighter mise sur la rigueur, Tekken choisit la séduction. Les personnages sont plus expressifs, les coups plus spectaculaires, et l’ensemble bénéficie d’un soutien marketing massif de la part de Namco.
Tekken arrive aussi au bon moment, porté par le succès de la PlayStation, tandis que SEGA doit composer avec des choix matériels plus complexes. Virtua Fighter devient une vitrine technologique, mais aussi une série étroitement associée aux fortunes et infortunes de son constructeur. Tekken, lui, s’installe durablement dans le paysage, épisode après épisode, jusqu’à devenir une institution.
Pendant que la domination de Tekken s’affirme, d’autres challengers apparaissent. Dead or Alive apporte une approche plus accessible et un rythme plus rapide. Soul Calibur impressionne par sa fluidité et son système d’armes. Chacun, à sa manière, propose une porte d’entrée plus immédiate que Virtua Fighter, tout en capitalisant sur les avancées techniques initiées par ce dernier.
À cela s’ajoutent des facteurs externes. Le genre du jeu de combat, après son âge d’or des années 90, connaît des phases de recul. Les salles d’arcade déclinent, le public se diversifie, et SEGA traverse des périodes délicates. Virtua Fighter, série exigeante et peu flexible, souffre davantage de ce contexte que ses concurrents plus grand public.
L’avenir de Virtua Fighter sans remettre en cause son héritage
Aujourd’hui, la franchise occupe une place particulière. Elle n’est plus au centre de l’actualité, mais reste profondément respectée. Les rééditions, les versions améliorées et les compétitions spécialisées rappellent que Virtua Fighter n’a jamais cessé d’être pertinent pour ceux qui cherchent un système de combat pur et maîtrisé.
Les versions récentes Virtua Fighter 5 R.E.V.O (initialement lancée sur Steam) et Virtua Fighter 5 R.E.V.O. World Stage (port étendu sur consoles modernes comme PlayStation 5 et Xbox Series, et bientôt Nintendo Switch 2) ont globalement été accueillies favorablement, même si elles divisent certains critiques et joueurs.
Cette réception illustre que SEGA et Ryu Ga Gotoku Studio traitent la licence avec un profond respect pour son héritage technique et compétitif, en modernisant l’accès en ligne et la disponibilité sur plateformes actuelles sans trahir l’essence du système de combat historique.
L’annonce de Virtua Fighter 6 suscite donc des attentes mesurées mais réelles. Les joueurs espèrent un équilibre entre modernisation et respect de l’ADN original, une accessibilité accrue sans sacrifier la profondeur, et surtout un soutien à long terme. Pas de révolution tapageuse attendue ici, mais la confirmation qu’un pionnier peut encore exister dans un paysage qu’il a contribué à façonner.
Trente ans après ses débuts, Virtua Fighter reste ce jeu que l’on cite comme un maître discret. Pas toujours sous les projecteurs, rarement le plus bruyant, mais toujours là, en arrière-plan, à rappeler que le jeu de combat peut être une discipline, presque un art martial numérique, où chaque coup compte et où la victoire se mérite.





Une question ou une remarque à apporter sur cette news ? N’hésitez pas à commenter ^^.